Cette phrase, je l’ai entendue de nombreuses fois, avec bien sûr des déclinaisons. Ce soir encore, je l’ai entendue à deux reprises.
Ca se passe toujours dans le magasin de mes parents, un traiteur chinois, et malheureusement nous avons depuis quelques années un restaurant japonais pour voisin…
Si ce quiproquo était le seul exemple de méprise, ce serait tellement plus simple…
Depuis des années, mes parents subissent de nombreux problèmes dans l’immeuble où est installé leur commerce. Il est si facile de les accuser plutôt que d’autres. Mes parents vieillissent, perdent peu à peu le vocabulaire de leur langue d’adoption. Ma soeur et moi ne sommes pas toujours là pour les aider. Et ces dernières semaines n’ont pas été plus faciles pour ma famille.
La première accusation est habituelle pour des personnes travaillant dans l’alimentaire : l’hygiène. De ce côté-là on a été servis… Depuis 20 ans que mes parents sont traiteurs asiatiques, on trouve encore le moyen de leur reprocher de ne rien connaître à la propreté.
C’était facile pour cette dame de nous accuser — il y a deux ans — d’être à l’origine de ses rougeurs. Notre poisson n’était pas frais selon elle… Sur son bras, ça ressemblait plus à des coups de soleil et la sensation y était, mais non, c’était forcément la faute au poisson. Moins de deux semaines après, nous recevions la visite de l’inspection sanitaire : pas grand chose à nous reprocher si ce n’est remplacer le carrelage de la cuisine, fixer au mur un distributeur de savon et surveiller les températures de la chambre froide et de la vitrine… Ah si cette dame était l’unique personne qui nous a reproché l’hygiène…
Vous devez vous souvenir il y a quelques temps des fameux reportages sur les restaurants chinois. Soit disant, ils sont mauvais, sales et il faut mettre le prix pour avoir la qualité. Leur critère discriminant ? Les bouchées vapeurs en dessous de 60 centimes. Avec des vapeurs à 50 centimes, voilà une flopée de clients (sont-ils surs d’être déjà venus ?) qui vient râler et nous reprocher leur dernier rhume (tiens, pas de troubles digestifs ?). Inutile de dire que passé cet aspect, beaucoup de clients occasionnels se sont également méfiés de la cuisine de mes parents…
Seconde accusation, plus spécifique à l’immeuble où se trouve le magasin : les odeurs. Disons qu’il y a une part de vrai. Le magasin et la cuisine sont malheureusement séparés par un couloir menant aux escaliers et nous ne pouvons empêcher les odeurs alimentaires de remonter dans les étages.
Première solution proposée : bien fermer les portes. Et voilà que l’on les claquerait trop souvent. Il y a certes des fissures qui se sont agrandies sur le mur du rez-de-chaussée, mais celles du deuxième étage seraient aussi de notre fait. Créerions-nous des micro-séismes ? Dois-je en déduire que l’on nous fait faire gratuitement des travaux que la copropriété aurait dû financer ?
A partir de là, on nous a reproché de tout. Nous avons un conduit d’extraction d’air qui permet de remonter les odeurs et de les dissiper. Mais les odeurs auraient persisté : de la cuisine, on nous a fait placer le moteur sur le toit, puis retour en bas, sur le toit… A plusieurs mois d’intervalle, à nos frais, bloquant l’activité de la cuisine : à chaque fois on nous a reproché d’utiliser une machine trop bruyante. Le pire, c’est qu’on a osé nous dire que le moteur faisait trop de bruit alors que le magasin était fermé. Nos voisins le feraient-ils exprès ?
Depuis quelques temps, ça devient même n’importe quoi. L’odeur de brandade de morue, c’est nous, les oignons grillés c’est nous, la soupe de légumes c’est nous, la grillade c’est nous… Tout est bon pour nous reprocher quelque chose, les voisins se racontent dans les couloirs comment l’odeur de frites (le traiteur chinois est un fast-food comme les autres pour eux…) a envahi la chambre du gamin mais ils refusent de nous parler quand on surprend la conversation… Nous sommes devenus les boucs-émissaires pour toutes les odeurs. Il faut dire que nous sommes juste l’un des cinq commerces alimentaires qui encerclent une cour (avec le japonais, une boulangerie, un bistrot, une fromagerie) mais les seuls à être pointés du doigt lors de réunions où nous n’avons pas droit de présence.
Dernier rebondissement, l’assemblée des copropriétaires nous a envoyé en recommandé une mise en demeure pour cesser les émissions d’odeurs, encore une réunion où nous n’étions pas là…
Comme la copropriété n’aime pas payer, voici que nous sommes chargé de faire déboucher le conduit d’évacuation des eaux usées. Puisque nous sommes au rez-de-chaussée, nous sommes les premiers touchés quand il y a des problèmes et donc nous sommes les premiers à donner l’alerte. A chaque fois, nous avons la surprise (heureuse ?) de voir que les tuyaux ne sont pas bouchés par notre faute.
La dernière fois, un copropriétaire a eu la bonne idée de se débarrasser de son excédent de ciment par cette voie, ciment qui s’est solidifié avant de parvenir dans les égouts…
Bien sûr, le syndic ne nous a jamais indemnisé, la copropriété non plus…
Ah mais n’oublions pas les infiltrations, la propreté du sol dans le couloir, les dysfonctionnements du digicode… Heureusement que les petits Chinois sont là pour nettoyer et payer à la place de tout le monde…
Finalement, j’ai presque envie de dire : « heureusement qu’on a abusé de notre confiance et qu’on va partir ! »
C’est vrai, je ne vous ai pas dit. Nous sommes locataires des murs du magasin et notre propriétaire a récemment exprimé le souhait de revendre. Évidemment, mes parents ont été intéressé. Mais comme toute la famille est occupée, nous avons fait appel à une personne que nous estimions de confiance pour négocier, l’un de ceux qui avaient rédigé notre bail. Après plusieurs rendez-vous auxquels notre intermédiaire nous a défendu de venir, il nous a affirmé que les propriétaires étaient inflexibles.
Coup de téléphone à ces derniers, notre sympathique intermédiaire a obtenu une baisse du prix sans nous en faire part, apparemment il essaye de se garder la différence…
Apprenant que nous savons une partie de la vérité, l’intermédiaire nous répond qu’on a trahit sa confiance (ou comment faire culpabiliser la victime…) et qu’il ne travaillera plus avec nous. Toujours aussi sympa, notre intermédiaire prend soin de revendre les murs à un autre acquéreur.
Voilà, à la fin du bail l’an prochain, mes parents devront soit accepter le nouveau loyer du nouveau propriétaire, soit partir.
Maintenant, mes parents sont nerveux, s’énervent et se fatiguent facilement. Ma soeur et moi devons constamment rester au magasin pour les épauler avant que leur état ne se détériore.
Qui a dit que les Chinois se faisaient de l’argent sur le dos et sur la santé des Français ?